Interview de Kurumada dans le magazine Red Champion

Vos impressions sur l'oeuvre culte de M.Kurumada.

Modérateur: Garde rapprochée du Grand Pope

Interview de Kurumada dans le magazine Red Champion

Messagepar roshiryu » Sam Déc 21, 2013 4:57 pm

Interview à l'occasion des 40 ans de carrière de Masami Kurumada

Archange a écrit:
Notes du traducteur
- enka: style de chanson japonais inspiré du chant traditionnel.
- gekiga: désigne un style de manga s'appuyant sur un certain style de dessins et de dialogues. Ce terme englobait autrefois la plupart des mangas sérieux, en contraste avec les mangas comiques pour enfants qui étaient légion. De nos jours, le terme gekiga fait surtout référence aux mangas sérieux pour adultes et jeunes adultes et utilisant un style de dessin proche de la réalité.
- izakaya: établissement traditionnel servant de l'alcool.
- kabuki: théâtre traditionnel japonais.
- naniwa-bushi: style de chant narratif traditionnel japonais.
- nekketsu: au sang chaud, quelque chose plein d'ardeur et de passion.
- nemu: nom donné au storyboard du chapitre + travail d'agencement des cases.

1) Maître Kurumada, avec quel genre de mangas avez-vous grandi ? Que lisiez-vous ?
Kurumada : Je lisais toutes sortes de mangas, mais j'ai rencontré les gekiga vers ma troisième année de primaire, et ce fut une incroyable expérience pour moi.

2) Vous lisiez des gekiga en primaire ?
Kurumada : Comme il y avait une boutique de location de mangas en face de chez moi, j'ai emprunté et lu leurs mangas les uns après les autres. Je lisais des histoires d'espions, de détective, ou bien encore de ninjas. C'était très différent des mangas que j'avais lu jusqu'alors, ça mettait en scène des mondes réalistes et cruels. Le "Ninja Bugeichô" de Sanpei Shirato était sensationnel et choquant. Car la justice était peu à peu pulvérisée en morceaux et que le mal arrivait à gagner (rires).

3) Ceci devait être choquant pour un enfant plutôt habitué à un certain manichéisme montrant la morale du bien l'emporter tandis que le mal est vaincu ?
Kurumada : Mais j'ai trouvé que ça avait un côté adulte et très classe, et ça m'a donc fait rêver. Par exemple, même les ennemis étaient représentés comme des personnages pleins de classe, et il en allait de même pour les gens vaincus, qui ne paraissaient pas ridicule. Une déconstruction de la structure habituelle des mangas.



Karajishi Botan
4) Et ce sont des choses dont le futur maître Kurumada s'est imprégné. Est-ce que c'est depuis cette époque que vous avez songé à devenir mangaka ?
Kurumada : Non, ça ne me traversait même pas l'esprit. Je faisais des dessins à ma propre manière mais je pensais que les mangakas étaient des gens appartenant à un monde bien spécial. Je me disais qu'ils étaient très intelligents et qu'il était nécessaire de jouir d'incroyables capacités d'imagination et de créativité pour pouvoir le devenir.

5) Est-ce qu'à l'époque vous aviez d'autres rêves pour le futur ?
Kurumada : J'avais envie de devenir marin, ou j'étais par exemple aussi fasciné par ce que j'avais vu dans le film "Karajishi botan". Je trouvais que cet univers était également cool. Voilà le genre de voies qui m'attiraient (rires). On va dire que je n'avais pas concrètement réfléchi à ce que j'allais faire. C'est lors de ma dernière année de lycée que je me suis vraiment mis à réfléchir sur la voie que j'allais suivre. Mais quand je suis entré au lycée, mes jours ont surtout été remplis par les activités du club de Judô et par des parties de Mahjong (rires).

6) Et quelle est donc la chose qui vous a décidé à faire le premier pas vers le métier de mangaka ?
Kurumada : C'est "Otoko ippiki gaki daishô", une oeuvre du maître Hiroshi Motomiya qui a entamé sa parution l'année de la création du Jump. Ce fut un immense choc pour moi. Je me suis demandé « Peut-être serais-je capable de dessiner des histoires utilisant ce genre d'univers ? ». Et lors de l'été de ma dernière année de lycée, période à laquelle il faut décider si l'on poursuivra ses études, j'ai vu dans le Jump un article annonçant un nouveau concours. Je me suis alors dit que je devrais essayer d'y participer. C'est à cette occasion que j'ai dessiné mes premières véritables pages. 31 pages réalisées pendant les vacances d'été.

7) Et quels furent les résultats de cette première participation ?
Kurumada : Comme je n'avais pas la patience d'attendre la publication des résultats dans le magazine, je me suis directement rendu au département éditorial du magazine, en octobre. Après tout, si la voie de mangaka s'était avérée sans espoir, il aurait fallu que je me mette de nouveau à réfléchir à mon avenir. Le responsable éditorial qui m'a reçu a cherché les pages de mon manga parmi les soumissions et a dit qu'il trouvait ça « plutôt intéressant ».

8) Vous étiez anxieux ?
Kurumada : En effet. Il m'a alors demandé « Est-ce que ça vous dirait de devenir l'assistant d'un mangaka ? », et j'ai trouvé que c'était une bonne occasion. Etre assistant est la meilleure option pour s'améliorer en dessin et vraiment entrer dans ce milieu professionnel. Et je suis ainsi devenu un assistant du maître Koo Inoue, qui était en train de publier "Samurai Giants".

9) Vous avez commencé votre travail d'assistant tout en continuant à aller au lycéen c'est ça ?
Kurumada : Je m'y rendais le samedi, dès que les cours étaient terminés. Bien entendu, je ne rentrais pas chez moi et ne dormais pas non plus. Je me suis d'ailleurs rendu à la cérémonie de fin de lycée après avoir fait une nuit blanche. J'étais resté travailler jusqu'au petit matin dans l'atelier du maître Inoue.



Josanpo. L'endurance physique est importante pour un mangaka. Masami Kurumada pratique chaque jour le Josanpo, qui allie les meilleurs côtés du jogging et de la marche (sanpo). (ndt: image présente sur la page d'origine)
10) Pouvoir soudain observer le studio d'un mangaka a du vous faire un violent choc ?
Kurumada : Je m'étais résolu à ce que ce soit un travail difficile.

11) Avoir forgé votre endurance dans un club de sport vous a certainement été utile.
Kurumada : Mais il est naïf de croire que l'on peut devenir mangaka juste parce que l'on dessine bien. Il y a probablement toujours des gens comme ça de nos jours. Les dessins ne sont pas ce qui fait un manga. Leur essence sont l'imagination et la créativité, autrement dit, les nemu.

12) Comment vous êtes-vous rendu compte de cela ?
Kurumada : Après avoir terminé le lycée, je suis devenu assistant en bonne et due forme. J'ai en même temps soumis des mangas les uns après les autres, mais n'arrêtais pas de me prendre des refus. Mes dessins étaient pourtant censés être devenus meilleurs. Et j'ai ainsi pris conscience que mes nemu manquaient de puissance.

13) Vous avez donc fait encore plus d'efforts afin d'insuffler de la puissance dans vos nemu ?
Kurumada : Je me suis mis à lire des livres. Jusque-là j'avais du mal avec la typographie.

14) Par quel livre avez-vous commencé ?
Kurumada : Par "Shinsengumi Keppûroku" de Ryôtarô Shiba. J'ai compris que lire des livres ou regarder des films faisait appel à des capacités différentes. Les informations reçues via des lettres imprimées forment dans notre cerveau des images façonnées par notre imagination, non ? Par exemple, en lisant une scène de l'ère Edo se déroulant dans une izakaya, il y avait la description "et il entra dans l'établissement en franchissant le rideau". Mais est-ce que ce rideau est fait de tissu ou de cordes ? Sans culture ni savoir, il est difficile de pouvoir développer une image précise. Plus on amasse de savoir en soi, et plus de lectures différentes s'offrent à nous. Et c'est pourquoi j'ai lu avec un féroce appétit des romans, des essais ou bien des récits non fictifs.

15) Et ceci est ainsi devenu une source d'idées pour vous.
Kurumada : Si l'on fait ça régulièrement chaque jour, alors l'inspiration vient s'emboîter sans problèmes dans l'oeuvre. Dans Ring ni Kakero, la super attaque de Ryûji, le "Winning the Rainbow", est en fait tiré d'un essai de Kôtarô Sawaki.

16) Hein ? Comment en êtes-vous arrivé là ?
Kurumada : Apparemment, il est possible de voir des arc-en-ciel s'élancer tout droit vers les cieux sur la mer de Madagascar, dans le sud de l'Afrique. En lisant ceci, je me suis dit « Ah ! C'est un uppercut ! L'arc-en-ciel menant à la victoire ! ».

17) Hmm. On peut dire que l'inspiration est quelque chose qui tombe du ciel ?
Kurumada : Il ne s'agit pas juste d'emmagasiner des connaissances, mais plutôt de forger sa capacité d'imagination afin de pouvoir créer. Et il est nécessaire de fertiliser constamment le sol de son cerveau afin de pouvoir ouvrir son esprit. Je pense que c'est quelque chose d'important, et pas juste pour les mangakas mais aussi pour toutes les personnes travaillant dans l'industrie du divertissement.

18) Il est important de continuer à recevoir des informations.
Kurumada : Discuter avec les autres est important. Ceci permet de recevoir des conseils, aussi bien lors de bavardages guère sérieux que lors de furieux débats. Rencontrer des gens est vraiment essentiel. Je pense que les gens en chair et en os sont comme des chambres aux trésors contenant des personnages. Et les mangas sont des personnages.

19) D'après vous, pourquoi est-ce que votre seconde oeuvre, Ring ni Kakero, est devenue un si grand succès ?
Kurumada : Au début de Ring ni Kakero j'avançais vraiment à tâtons et j'entendais tout le temps dire que l'annulation était envisagée. Mais c'est apparemment devenu populaire lorsque Kenzaki a été introduit dans l'histoire. Un antagoniste attrayant suscite la passion des lecteurs et tire aussi le protagoniste vers le haut.

20) Je pense que "l'équipe d'or junior japonaise", avec des personnages aussi bien rivaux que camarades, était très attrayante. Cette progression sous forme de tournois et de compétitions s'est ensuite retrouvée dans les autres mangas du Jump, n'est-ce pas?
Kurumada : Ca m'étonnerait que la compétition en équipe ait été un nouveau schéma dans le monde du divertissement. Il y avait déjà de telles choses dessinées par le maître Mitsuteru Yokyama ou bien encore dans les romans de ninja de Fûtarô Yamada.


21) Une autre chose remarquable dans Ring ni Kakero sont ces attaques spéciales correspondant aux personnalités de chaque personnage. Ce sont vraiment des scènes qui restent dans la mémoire.
Kurumada : Même dans le cas d'une publication continue, j'écris chaque chapitre comme un one-shot qui pourrait s'arrêter là. A chaque fois je réfléchis au noyau central de ces 20 pages, à la chose que je veux montrer aux lecteurs.

22) En effet, vos mangas contiennent un climax dans chaque chapitre.
Kurumada : A chaque chapitre je réfléchis à la manière de surprendre le lecteur, c'est la seule chose sur laquelle je me concentre. Puis lorsque je trouve enfin une idée, j'en fais le coeur du chapitre et je construis le reste de l'histoire de la semaine autour. Même s'il faut pour cela faire fi du flot de l'histoire.

23) Et vous avez toujours le même approche aujourd'hui ?
Kurumada : Toujours, rien n'a changé. C'est cette méthode qui m'a permis de devenir populaire peu de temps après les débuts avec Ring ni Kakero et grâce à laquelle je le suis resté. Je pense que c'est le style Kurumada que je me suis finalement découvert.

24) Mais un volume relié de manga peut pourtant se contenter d'un seul climax, non ?
Kurumada : C'est parce que je n'ai jamais cessé de faire ça pendant 40 ans de carrière que je suis fatigué. Aussi bien spirituellement que physiquement. Ce dont je suis toujours conscient est que je ne suis pas fait pour être mangaka (rires). Je suis comme du cuivre ou du fer éparpillé par-ci par-là. Sans éclat à moins d'être poli. Et c'est pourquoi il faut que je redouble d'efforts, mais c'est aussi très fatiguant (rires).


25) Et qu'est-ce qui entretient cette ardeur à vous polir ?
Kurumada : On pourrait dire que c'est parce que je ne veux pas perdre. Je veux toujours être en train de briller au sein du magazine.

26) Apparemment, Ring ni Kakero a tenu la première position du classement du Jump jusqu'à son dernier chapitre. N'avez-vous pas pensé que c'était du gâchis d'arrêter le manga ?
Kurumada : J'avais dessiné tout ce qu'il y avait à dessiner. J'ai commencé à dessiner le "chapitre Pro" en me disant d'avance que le chapitre final serait numéro 1 du classement. Mais en fait, c'est devenu encore plus populaire que ça. Le combat "Kenzaki vs Jesus Christ" a eu des pages couleurs en début de magazine deux semaines consécutives. Et le combat Ryûji vs Kenzaki en a eu 3 semaines de suite.


27) Qu'un manga ait des pages couleurs pour son chapitre final était à l'époque sans précédent. D'habitude, on ne laissait pas un manga populaire stopper sa publication tant qu'il avait du succès (rires). ✲ ✲ ✲ Je pense qu'une particularité des oeuvres Kurumada est cette capacité à attirer des lectrices alors qu'il s'agit de mangas de combat. Et le summum de cette tendance est visible avec Saint Seiya. Et c'est toujours le cas.
Kurumada : Saint Seiya est aussi un manga nekketsu. Mais il comporte en plus de nombreux éléments élégants tels que la mythlogie grecque, les constellations ou bien encore les Cloths. Au final, les mangas Kurumada sont en quelques sorte de l'enka. L'enka est quelque chose qui s'accorde tout à fait au coeur des japonais. Un monde de sentiments humains et d'amitié. C'est ce qu'est Saint Seiya. Repousser les limites de son corps pour aider quelqu'un, mais sans jamais rien demander en retour.

28) Plus qu'un message à faire passer, ce sont en fait les sentiments qui vous animent à la base ?
Kurumada : Je pense que c'est parce que j'ai grandi en voyant ce genre d'adulte en étant enfant. J'ai grandi à Shitamachi, à Tokyo, et c'était donc un environnement avec de nombreux ouvriers emplis de chaleur humaine.


29) Cet état d'esprit est le pivot central des mangas Kurumada. Mais il est surprenant qu'un manga basé sur les sentiments présents dans l'enka soit devenu un hit au niveau mondial. Louis Leterrier, qui a réalisé "le choc des Titans" a lui aussi déclaré être un fan de Saint Seiya. Vous avez des fans à travers le monde.
Kurumada : Un fan français venu visiter mon studio m'a dit une fois que « Saint Seiya fut un choc culturel. Un univers où l'on se bat pour ses amis en faisant fi de sa propre sécurité est quelque chose d'impensable dans un pays individualiste comme la France".

30) Un miracle créé par de magnifiques images associées à une vision du monde tirée du naniwa-bushi.
Kurumada : L'enka et le kabuki japonais sont pour les mangas nekketsu une véritable salle aux trésor d'inspiration. Un seul poème contient toute une histoire, et une seule phrase regorge d'intensité dramatique.

31) Vous semblez aussi apporter beaucoup d'attention aux répliques des personnages
Kurumada : Je vise à réduire les répliques d'un mot ou d'une ligne dans les bulles. Comme il s'agit d'un manga, je tente d'exprimer au maximum les choses par le dessin.

32) Etre concis est plus difficile que de faire de nombreuses lignes, n'est-ce pas ?
Kurumada : Comme il s'agit de divertissement, la facilité de lecture est essentielle. Et puis, plus que de longues répliques explicatives, je pense que de courte répliques ont un plus grand impact et sont plus classes.


33) Et à quoi tenez-vous particulièrement concernant les dessins ?
Kurumada : Je prenais autrefois pour modèle les styles de dessin de Mitsuyoshi Sonoda, que j'avais découvert en louant des gekiga à la librairie. Mais en tentant de poursuivre une touche s'inspirant des gekiga, le tout finissait par devenir trop réaliste et n'était plus en phase avec de ma façon de concevoir des histoires. C'est lorsque j'ai compris que ma façon de faire était "du manga simple et typique" que j'ai pu construire mon propre style de dessin.

34) Vous avez du talent pour insuffler cette touche puissante et attirante dans vos dessins, n'est-ce pas ?
Kurumada : Mais la trop forte pression exercée en appuyant mon crayon a soumis une forte charge sur la première phalange de mon index droit. Le cartilage s'est fragilisé et a fini par disparaître.

35) Une telle chose est possible ?
Kurumada : En effet. Mes os s'entrechoquent maintenant directement. L'index de ma main droite se courbe petit à petit et je suis un traitement médical pour ralentir la progression de ceci. Quand la douleur deviendra trop forte, je n'aurai plus qu'à quitter la profession.

36) Je vous en prie, suivez sans faute votre traitement aussi bien pour vous que pour vos fans, et continuez à dessiner un jour de plus ! ✲ ✲ ✲ Et pour terminer, que sont les mangas pour vous ?
Kurumada : Si je le savais, j'aurais beaucoup moins de difficultés (rires). Comme je ne le sais pas, je dirais que c'est quelque chose que je dessine chaque semaine avec difficulté. Les mangas sont toujours à ce jour ma vocation et mon gagne-pain, mais c'est aussi quelque chose qui est depuis longtemps le coeur de mes douleurs. Si ca me fait toujours souffrir aujourd'hui, c'est peut-être justement parce que je ne sais pas ce que sont les mangas.

Merci beaucoup. Nous attendons avec impatience ces mangas que vous dessinez avec tant d'efforts !
(Par Kozue Aou)
Fin de traduction


merci à Archange :pouce:

source : http://www.saintseiyapedia.com/wiki/Interviews/RED201402/RED_Champion_Masami_Kurumada_40_ans
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